- Qu’est-ce qui vous a incité à devenir designer et vous a poussé vers la création ?
J’ai pris conscience de ma mission dans la vie dès l’âge de 5 ans, à Londres. Je parcourais l’Angleterre avec mon père pour dessiner des églises. Il m’a appris à voir – c’est à cet âge-là qu’il m’a enseigné la perspective – il m’a appris que je pouvais créer ce que je voulais et retoucher tous les aspects de notre paysage. Une fois, j’ai ébauché la façade d’une cathédrale et, comme la forme des ouvertures ne me plaisait pas, je les ai redessinées. J’ai aussi gagné un concours de dessin pour enfants : j’avais représenté des bagages (ma vision personnelle sur l’art du voyage). Je lisais des livres d’artistes du monde entier. Mes parents étaient cosmopolites et j’étais exposé à toutes les cultures, toutes les croyances. J’allais même à la mosquée. Pendant toute mon enfance, je n’ai cessé de dessiner des lunettes, des chaussures, des radios, des bagages ; c’était une véritable obsession.
- Avez-vous suivi un cursus universitaire spécifique ?
Enfant, je voulais être mathématicien, puis peintre, puis une combinaison des deux, comme AGAM ou Vasarely. J’ai ensuite voulu être créateur de mode, puis j’ai tenté d’intégrer l’école d’architecture, mais sans succès. J’étais trop jeune : j’avais sauté deux classes dans le secondaire et je n’avais que 16 ans en arrivant à l’université. J’ai été accepté à un cours supérieur de design industriel dans la meilleure université du Canada, et je pensais que je finirais par passer à l’architecture. Au lieu de ça, je me suis retrouvé en train de préparer un diplôme d’engineering. C’était brutal, mais la combinaison d’engineering, d’architecture, de sociologie, de psychologie, de marketing et de design industriel, m’a protégé de l’hyperspécialisation. Je n’ai pas suivi de cours de design aux beaux-arts, mais j’ai passé un diplôme à la fois vaste et rigoureux. C’est probablement pour cela que je crois à l’importance d’une formation plurielle, d’une grande largeur de vue et d’une attitude pluraliste envers l’environnement bâti.
- Suivez-vous les tendances ?
Honnêtement, JE NE CHERCHE PAS LES TENDANCES. Je me concentre simplement sur mes idées, le comportement humain, la musique, les critères du projet et la résonance de l’époque dans laquelle nous vivons.
- D’où vous vient votre inspiration ?
L’inspiration est cumulative. Tout peut être source d’inspiration. L’important, c’est la façon de regarder le monde. Je suis inspiré par mon enfance, mon éducation, tous les professeurs que j’ai eus, tous les projets sur lesquels j’ai travaillé, les villes que j’ai visitées, les livres que j’ai lus et les expositions que j’ai vues, les chansons que j’ai entendues, toutes les odeurs, les goûts, les choses vues, les sons, les rêves et les sensations.
- Aimez-vous particulièrement travailler avec certains matériaux ?
Bien que j’aime et que j’utilise tous les matériaux, j’ai une préférence pour le plastique et le monde des polymères liquides. Les plastiques ont des performances supérieures à celles de tous les matériaux naturels, et des possibilités phénoménales. Seuls les plastiques permettent de créer des formes vraiment nouvelles et des objets d’une grande complexité. Par ailleurs, la rapidité des procédés de fabrication entraîne une démocratisation des produits. De nouveaux matériaux intelligents, comme les résines polymères, offrent une autre précision, une autre commodité.
- Existe-t-il des modèles dans le monde des designers ?
Trop pour les citer tous : Summers et Alto, les expériences organiques de Luigi Colani, Frederik Keisler, Sarranin, Niemeyer et Noguchi, le design efficace, intelligent et économe d’Eames, Nelson, Neils Diffrient, le designer écologique Victor Papanek, l’éloquence de Lowey, le minimalisme de Braun et Deiter Rams, les expériences radicales des Italiens comme Bellini, Mendini, super studio, Gaetano Pesce, Columbo et Andrea Branzi dans les années 60, le socialisme technologique de Buckminster Fuller, et je pourrais continuer longtemps.
- Comment définiriez-vous le mot « design » ?
Ce serait trop long. Je vous suggère de lire mes livres, « Evolution » ou « I want to Change the World ». Je dirai simplement qu’un objet ou un volume doit faire naître une expérience. Il doit susciter un ravissement, au sens fort. Tout dans nos vies doit faire sens. J’aime passionnément le monde matériel : il modèle le monde spirituel et donne sa forme au monde émotionnel. Un bon design, comme une chanson, touche l’âme de beaucoup.
- Parmi vos créations, desquelles êtes-vous le plus fier et pourquoi ?
Parmi mes projets les plus récents, je suis très fier de la chaise Bonaldo Poly, de la bouteille Fine Water, de la poursuite de ma gamme pour Dirt Devil – Kruz et Kurv. Ce sont tous de beaux objets, créés pour servir.
- Avez-vous des projets imminents ? Si oui, lesquels ?
Je travaille en ce moment sur de nombreux projets architecturaux et d’intérieur ; un grand magasin de vêtement à Moscou, un hôtel à Shanghai, une installation artistique dans une université américaine, un restaurant dans le quartier du Lower East Side à New York, une maison individuelle à Kuala Lumpur, un centre commercial en Égypte, un restaurant et un café à Las Vegas, un café en Serbie, un aspirateur, un récepteur de télévision, de nouveaux flacons de shampoing et d’après-shampoing, des chocolats, des cartes de crédit, des sièges et des systèmes de bureau, une gamme de douches et de lavabos, une gamme de literie et d’articles ménagers, des meubles, des éclairages, des packagings, et des produits pour 30 clients différents dans l’ensemble du monde. Je travaille aussi sur des musiques, un film d’animation de science-fiction, un nouveau livre et quelques nouvelles Karim Shops.
- Comment définiriez-vous le marché actuel de la décoration intérieure ?
Il existe plusieurs tendances régressives, et tout d’abord le renouveau du rococo avec ses lustres baroques, ses motifs décoratifs floraux et toute une ornementation nostalgique tarabiscotée : pieds en bois tourné, influences de la Belle Époque française, décadence et dandysme. Je voudrais que tous les designers regardent vers l’avenir, mais je vois autour de moi une pléthore de revivalistes. La réinterprétation, que je n’aime pas et à laquelle je suis opposé, est encore très présente. Pour moi, les meubles anciens reproduits en plastique et les variations sur les classiques ne sont que des dérivés du passé. Prendre un objet ancien et le reproduire dans un matériau nouveau, c’est facile. Par contre, il est difficile de créer un objet totalement nouveau. Nous vivons, respirons et engageons le monde d’aujourd’hui. Un téléphone portable n’est pas une copie de son prédécesseur, pas plus qu’une voiture ou un nouvel équipement sportif. C’est pourquoi la même exigence de nouveauté esthétique, d’amélioration du confort, de technicité et d’éloquence des volumes devrait être à l’ordre du jour pour tout notre environnement domestique. Vivre aujourd’hui, ce devrait être s’entourer d’objets matériels reflétant l’environnement. Lorsqu’on achète une voiture, on en attend les dernières technologies et les dernières performances ; elle doit être intelligente, belle, confortable, etc. Ce n’est pas un cheval et une charrette qu’on achète, alors pourquoi ne pas faire de même pour notre environnement domestique ?
- Que pensez-vous du développement de l’e-commerce dans ce secteur ?
Aujourd’hui, on connaît mieux ce qu’on achète : il est facile de faire des recherches sur Internet, de comparer les prix, de s’informer sur le sujet et surtout de lire les analyses et les évaluations des autres consommateurs. Ces dernières années, j’ai acheté une voiture, une maison, un WC, des appareils ménagers, des livres, des CD, des vêtements, etc. sur le Web. Aller faire ses courses est ennuyeux, cela prend du temps et la plupart des boutiques ne proposent pas le choix infini du « centre commercial planétaire ». L’ère numérique maximise la communicativité, rend le monde plus petit, augmente l’intelligence et autonomise l’individu.
- Que représentent pour vous les tendances du design du marché asiatique ?
Le design asiatique se développe parce que l’esprit asiatique est précis, très discipliné, très rigoureux, très alerte. L’ordre et la perfection, qui sont des absolus en matière de design, sont aussi des traits caractéristiques des Asiatiques. Tout comme la poésie, l’amour et le respect de l’être et de l’existence de l’homme sont des éléments essentiels pour le design. Le monde tout entier est à créer et la culture asiatique joue un rôle clé dans cette évolution d’un monde contemporain.
- Serez-vous au salon 100 % Design qui se tiendra à Tokyo du 31 octobre au 4 novembre ?
Je ne pourrai malheureusement pas m’y rendre. En effet, je serai à New York pour le Tabletop Show, puis j’irai à Belgrade pour l’ouverture de mon exposition Karim Rashid Drawings – Hand to Digital à la Galerie Pero.
Pierre